Présentation

Aujourd’hui, les collections coloniales sont placées sous le feu d’une forte attention publique induite par les intenses discussions autour des restitutions d’artefacts africains qui s’articulent à d’autres combats (mouvements contre le racisme et les violences policières, déboulonnage de monuments coloniaux, justice environnementale) et donnent lieu à de multiples initiatives muséographiques, universitaires et artistiques de par le monde. Le projet de recherche transdisciplinaire à l’origine de cette revue repose sur la volonté de contribuer à la dynamique d’un dialogue entre chercheur.e.s, artistes, activistes et conservateur.ice.s travaillant dans différents pays. Il se concentre particulièrement sur l’histoire contentieuse et contestée d’un certain nombre d’institutions muséales en Afrique et en Europe, et discute leurs devenirs possibles. Rattachée au musée Théodore Monod d’art africain de l’Institut Fondamental d’Afrique Noire, la revue Trouble dans les collections s’inscrit dans un contexte aussi bien local qu’international. Tout en s’employant à approfondir les connaissances sur les collections, sur l’histoire de ce musée (en lien avec les autres institutions sénégalaises notamment) et à penser ses perspectives, elle se propose de participer aux réinterprétations des collections qui réexaminent l’histoire des savoirs et des pratiques patrimoniales au sein de nombreuses institutions muséales depuis la période coloniale.

La relecture de ces collections et objets « sensibles » (Lange 2016) se situe à la croisée de plusieurs conceptions culturelles, histoires et conflits. Elle oblige à travailler sur la biographie des objets, les classifications et imaginaires qui y ont été associés, les conséquences de la perte de ces objets, les savoirs des populations et les réappropriations. Cette perspective contribue, comme le défendent les philosophes Kwasi Wiredu, Fabien Eboussi-Boulaga et Paulin Hountondji, à comprendre la “tradition” comme des discontinuités au travers d’une continuation historique dynamique, c’est-à-dire à appréhender une réévaluation permanente des traditions (avec leurs cosmogonies, leurs valeurs, visions et symboles) et des gestes de « reprendre » (Mudimbe 1994). Autrement dit, au lieu de chercher un sens stable et enfoui de l’objet basé sur une conception fétichiste qui fixe la « tradition » telle qu’elle a pu être construite par le primitivisme, par certains discours scientifiques ou par la quête d’une authenticité immuable, il s’agit de le comprendre dans un contexte historique changeant, lui-même constitué par des acteurs et actrices, aux gestes et intérêts divers et souvent conflictuels.

Trouble dans les collections invite à « demeurer avec le trouble » (Haraway 2016) et à le susciter dans les collections (Nadim 2015) et les archives des musées. L’historiographie des discours scientifiques, des dispositifs muséographiques et des politiques de conservation ou de médiation des objets y sera discutée. La revue pointe inévitablement des oublis, des manques, des silences : les failles de ces collections et de leurs mises en récit. Conçue comme un espace de recherche contribuant à la déstabilisation des mots, concepts et taxinomies qui ont longtemps conditionné les interprétations et les modes de conservation de ces traces matérielles du passé, elle réfléchit aux manières de réinterroger les catégories héritées, y compris celle qui oppose ‘occidental’ et ‘africain’, sans évacuer les violences coloniales et leurs effets actuels. Il s’agit de repenser les terminologies « musée » ou « patrimoine », en considérant des langues et des cultures qui n’ont pas conçu ces concepts (Cassin & Wozny 2014) et de s’intéresser aux transmissions, activations et résistances matérielles, symboliques et sémiotiques, en privilégiant les pratiques et les gestes. Manifester l’agentivité des artefacts, la variété de leurs significations et de leurs narrations, et la complexité des processus – y compris de ré-appropriation et de subjectivation politique – est essentiel.

Les trajectoires diasporiques des objets, savoirs et idées entre les musées européens et africains requièrent donc de prêter une attention particulière aux négociations constantes qui accompagnent leurs déplacements et recontextualisations. Et ce, même si ces trajectoires sont souvent prises dans des conceptions réifiantes difficiles à déconstruire et menacées d’instrumentalisation. Ainsi, le rapport Sarr-Savoy appelle, au sujet des restitutions, à une « nouvelle éthique relationnelle » entre Nord et Sud où les objets deviennent « les médiateurs d’une relation qui doit être réinventée. (…) Les objets étant devenus les produits de relations historiques, il ne s’agit pas du retour du même : ils deviennent les vecteurs de relations futures » (2018 : 33). Dans cette optique, au-delà des axes nord-sud, les dynamiques sud-sud sont également à considérer.

En d’autres termes, il nous semble important d’inventer de nouvelles formes et situations pour relire, préserver, et valoriser ces « patrimoines » pour leurs usagers et usagères. De nombreuses initiatives au sein des institutions muséales font appel aux artistes pour composer avec des héritages historiques encombrants. Certain.e.s artistes, par la conception de projets de musées fictifs, voire même d’anti-musées, interrogent les partis pris scientifiques et visuels, et mettent en scène de nouveaux récits. D’autres créent des œuvres à partir des objets de collection, de leur exposition, des archives, des réserves, qu’ils ouvrent à de nouvelles interprétations pour contribuer à une réflexivité sur leur histoire. Le musée, ainsi conçu comme espace d’expérimentation, de savoirs collectifs transdisciplinaires, réinterroge son rôle au sein de la cité, et fait émerger les potentialités de nouvelles approches épistémologiques.

En développant une démarche tout à la fois historique et prospective, Trouble dans les collections mêle, sans hiérarchisation, contributions artistiques, universitaires, littéraires, philosophiques, militant.e.s. Des conversations, essais, analyses, chants, œuvres, poèmes énonceront le champ d’activité d’une recherche en cours, avec ses mouvements et ses résonances. La revue interroge ainsi des formes variées de production du savoir, en s’intéressant aux hors champs de l’historiographie, en multipliant les focales ou en basculant sur une approche micro-historienne. Elle fait place à des voix divergentes, voire opposées, en une pluralité de langues.

Cette revue est initiée par le projet de recherche éponyme Trouble dans les collections soutenu par la Fondation Maison des sciences de l’homme (2019-21) qui réunit Lotte Arndt, Emmanuelle Chérel, El Hadji Malick Ndiaye et Marian Nur Goni. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les quatre numéros à paraître en 2020-2021. La constitution d’un comité scientifique renforcera cet espace de réflexion.

La revue s’appuie et croise des études que nous menons individuellement ou collectivement.

Ateliers de troubles épistémologiques conçus par Emmanuelle Chérel, historienne de l’art, et El Hadji Malick Ndiaye, chercheur-conservateur, convie à réinvestir la collection du musée d’art africain Théodore Monod. Articulant recherche, production et enseignement, il s’incarne en la création d’œuvres dialoguant avec des approches scientifiques et des savoirs traditionnels délaissés voire déconsidérés (botaniques, médicaux, artisanaux, esthétiques, linguistiques, spirituels, mathématiques), tout en initiant des collaborations avec de nombreux acteurs de la société sénégalaise.

Marian Nur Goni, historienne, poursuit une analyse de la collection panafricaine d’art africain et d’objets dit « ethnographiques » constituée par Joseph Murumbi (1911-1990) et conservée à Nairobi. Son étude articule à la trajectoire politique de cet homme d’état kenyan, qui fut notamment engagé dans les réseaux panafricains et anti-impérialistes, les débats pré et post-indépendance sur la réappropriation du « patrimoine africain » qui se sont déployés dans des conférences et revues culturelles en Afrique.

Lotte Arndt, théoricienne culturelle, questionne les apories de la conservation muséale qui prolongent la durée de vie des objets pour les sauvegarder par un dispositif supposé neutre alors qu’il en modifie sensiblement les usages, et les sépare d’un environnement culturel vivant. Elle interroge les conséquences de l’intoxication des artefacts par des biocides, causée par des méthodes de conservation muséale à base de traitements chimiques, sur leurs possibles activations et restitutions.

Enfin, Trouble dans les collections s’intéresse aux absences, aux aphasies et aux incompréhensions que ces questions suscitent afin d’analyser dans nos recherches, par un effort de réflexivité, les impensés et les pierres d’achoppement.

Bibliographie

Cassin Barbara et Wozny Danièle (sous la dir.), Les intraduisibles du patrimoine en Afrique subsaharienne, Paris, Demopolis, 2014.

Eboussi-Boulaga Fabien, La crise du Muntu : authenticité africaine et philosophie, Paris, Présence Africaine, 1977.

Haraway Donna, Staying with the Trouble. Making kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, 2016.

Hountondji Paulin, Sur la « philosophie africaine ». Critique de l’ethnophilosophie, Paris, Maspero, 1977.

Lange Britta, « Collections sensibles », in MK Abonnenc, Lotte Arndt et Catalina Lozano (sous la dir.), Ramper, dédoubler. Collecte coloniale et affect, Paris, B42, 2016, pp. 289-315.

Mudimbe Valentin-Yves, The Idea of Africa, Bloomington/London, Indiana University Press/James Curry, 1994.

Nadim Tahani, « Staying with the trouble in a natural history museum: working things out together », novembre 2015.

Sarr Felwine & Savoy Bénédicte, Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, 2018.

Wiredu Kwasi, A Companion to African Philosophy, Malden-Oxford, Blackwell Publishing, 2004.

Chris Marker, Alain Resnais, Les statues meurent aussi, film ©Présence Africaine